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Critique de Warrenbismuth


À l'instar d'un Victor HUGO pour le XIXe, Jean MECKERT (1910-1995) a traversé une bonne partie du XXe siècle. Personnage singulier, anarchiste pacifiste écrivant sous divers pseudonymes, dont celui de Jean AMILA avec lequel il publiera une grosse vingtaine de romans à partir de 1950. Il est par ce pseudo en quelque sorte le pionnier d'un style qui a fait son chemin depuis : le roman noir social et politique français, que ne tarderont pas à démocratiser des auteurs comme Jean-Patrick MANCHETTE, Jean-Claude IZZO, Frédéric FAJARDIE ou, plus près de nous, Didier DAENINCKX ou Patrick PÉCHEROT. Mais lorsqu'il signe de son vrai nom, MECKERT, tout en gardant l'aspect social et politique, ne dirige pas son scénario vers une enquête policière. Il narre, il observe, il dénonce la société dans laquelle il vit. Il est d'ailleurs étrange de constater qu'il est plus célèbre par son pseudo que par son nom véritable.

« La marche au canon » est un petit roman original par son style littéraire : phrases courtes, percutantes, acérées. Mais aussi une intrigue resserrée, tendue, et surtout cet argot, ce parler populaire. On se croirait échoués dans un film dialogué par Michel AUDIARD ou Henri JEANSON, avec par exemple ce « Nous autres, le tout-venant du biceps » désignant les jeunes soldats peu costauds.

Augustin Marcadet, 34 ans, plutôt pacifiste, est enrôlée dans l'arme française dès le déclenchement de la deuxième guerre mondiale, comme son « géniteur » MECKERT le fut. « En route, petit soldat, pour la marche au canon ! ». L'auteur nous fait suivre les péripéties de son humble héros durant la « drôle de guerre » du côté de la frontière allemande, jusqu'à l'armistice de juin 1940. Les mouvements de troupes sont nombreux, à l'intérieur de trains à bestiaux, plus rarement sur des vélos. MECKERT décrit : les beuveries dans les villages étape, la violence des officiers, les discussions entre hommes (sur les femmes notamment, qu'ils respectent peu). Et ce « on », martelé sans cesse, comme pour nous l'imprégner dans le ciboulot, ce « on » qui représente ces losers, ces soldats perdus qui ne comprennent pas pourquoi ils sont là, qui ne forment qu'un, dans le désespoir comme dans les bringues à tout casser.

Marcadet a les pensées qui voyagent, du côté de Paris notamment, « sa » ville, où l'attendent sa femme et sa fille. Ce petit bout de confort, ce cocon qu'il lui tarde de réintégrer. Les souvenirs d'abord épars se précisent, deviennent palpables, Marcadet rêve, espère, alors que les bombes pleuvent non loin de lui.

« On votait pour la paix, on payait pour la guerre ». Comme MECKERT, Marcadet est pacifiste, mais il préfère le taire, les temps sont dangereux pour les ennemis de la guerre. Alors il observe, il cherche à se trouver une quelconque utilité. En vain. Sur leur chemin, les soldats en croisent d'autres, mutilés, la plupart victimes de mines. MECKERT semble écoeuré par ce spectacle, aussi il préfère conter l'arrière, ou plutôt les bas-côtés. Une seule fois il s'immisce au sein du combat. Pas longtemps, juste le temps de ressentir une certaine nausée.

En effet, MECKERT tient à montrer, en peu de mots, l'absurdité de la guerre, pas dans un exercice philosophique, mais dans un sens humain, humaniste même. Alors il se contente de suggérer le front, se focalisant sur les moments « civils » de cette guerre, lorsque les troufions, les sans-grade, se retrouvent pour échanger, jouer au cartes et picoler, le tout agrémenté de séquences impressionnistes.

Ils ont beau réfléchir, ces braves soldats, ils ne comprennent pas la guerre. « C'était triste comme une agonie ». Alors pour faire semblant, ça fanfaronne, ça se vante, ça invente. Puis notre narrateur réalise qu'il se rapproche de la frontière suisse. Et si la liberté était au bout ?

« La marche au canon » fut écrit pendant ou juste après la deuxième guerre mondiale. le texte, brut puis retouché, fut refusé à deux reprises en 1946 puis 1955. C'est ainsi qu'il reste inédit jusqu'à sa publication en 2005, 10 ans après la mort de l'auteur. Préfacé par Stéfanie DELESTRÉ et Hervé DELOUCHE, il est de ces petits textes que l'on peut ressortir avec confiance. Simple d'approche mais engagé et sincère, il n'a pas besoin de plus de mots pour que le message pacifiste passe. Il aurait pu devenir un texte majeur que l'on se transmet de main en main, comme témoignage d'une période, d'un idéal. Il n'en fut rien, et c'est injuste. MECKERT a obtenu son heure de gloire avant de tomber en partie dans l'oubli, il est pourtant l'un de ces écrivains de conviction, prolifique et moderne, qui a imposé un mode d'écriture.

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